Ernest VALETON DE BOISSIERE, sylviculteur pionnier avant les lois d'assainissement du Second Empire




Roger SARGOS
Dans sa « Contribution à l’Histoire du Boisement des Landes de Gascogne »[1] Roger SARGOS (né en 1888) publie en 1949 un important travail sur cette question dont de multiples avantages bénéficièrent, injustement selon lui, à l’Ingénieur des Ponts-et-Chaussées Jules CHAMBRELENT, laissant dans l’ombre son confrère landais Henri CROUZET. Il écrit : « Le premier avant-propos au présent ouvrage, que j’avais daté du 31 octobre 1943, au lendemain des manifestations bruyantes en faveur de CHAMBRELENT, « créateur de la forêt landaise », et de la découverte des papiers inédits de CROUZET, devait être modifié, pour être d’actualité, au moment où, après quatre années de sommeil, il m’est enfin permis de donner le jour aux présents documents. » (p.12)
Sans entrer dans la polémique des paternités de la création de la forêt landaise qui fut « bien une des œuvres les plus remarquables de l’activité humaine », Roger SARGOS apporte aussi un éclairage sur l’œuvre pionnière encore plus méconnue d’Ernest VALETON DE BOISSIERE, polytechnicien lui aussi, contemporain des deux personnages cités.[2]

Dans un chapitre consacré aux autres promoteurs de la méthode de transformation des Landes par le Pin maritime après assainissement, il cite l’œuvre de BOISSIERE au Domaine de Certes à Audenge :

« Dans la salle du Conseil Municipal d’Audenge, figure le buste d’Ernest VALETON DE BOISSIERE, bienfaiteur de la commune, où il est décédé le 12 janvier 1894, dans sa quatre-vingt-troisième année. Par testament du 10 octobre 1892 – Me DESCLAUX DE LACOSTE, notaire à Bordeaux – il chargeait son légataire universel de faire vendre le domaine de Certes, pour en affecter le produit à divers legs, le solde disponible devant être placé au profit de la commune d’Audenge « pour les revenus en être affectés au développement de l’instruction publique des deux sexes » (pp.166 sq.)
(…)
« C’est en exécution de ce testament que fut vendu, pour 1 million de francs, le 22 octobre 1894, le domaine de Certes, situé à Audenge, et qui comprenait alors le château de Certes avec ses anciens marais salants transformés en réservoirs à poissons, 600 hectares de pins et 1.100 hectares de landes. »
(…)
Le domaine de Certes fut constitué par son père François VALETON DE BOISSIERE, négociant à Bordeaux, qui fusionna deux acquisitions qu’il réalisa, celle de Jean BERCHERE, dit DAUBERVAL (ancienne propriété du Marquis de CIVRAC) pour 1.879 ha, et celle de WALBRECK de 113 ha et « qui passent l’une et l’autre, en 1846, au nom de BOISSIERE-Ernest VALTON, fils, au Château »
(…)
Un document d’arpentage validé par arrêté préfectoral (27 décembre 1828) décrit ainsi le domaine : une bande de 11 Km se développant, depuis le Bassin d’Arcachon, sur 1.500 à 2.000 mètres de largeur, en bordure de la limite de Lanton.
(…)
« Ernest VALETON DE BOISSIERE, propriétaire en 1846 des 1.988 hectares du domaine de Certes, entreprend la mise en valeur de ses landes par le pin maritime, qui existait dans quelques parcelles proches du bassin.
D’après les indications qu’a bien voulu nous donner le régisseur actuel, M. CHAUMETTE, qui gère le domaine depuis trente-six ans
[3], il y avait :
- en 1855 : 350 hectares de pins et 1.350 hectares de landes,
- en 1865 : 600 hectares de pins et 1.100 hectares de landes.
La composition en était la même lorsque, le 22 décembre 1895, LARROQUE frères, à Gujan-Mestras, et Jean DESCAS, à Bordeaux, achetèrent le domaine pour 1 million de francs.
En 1895, les 600 hectares de pins sont exploités, et la totalité des 1.700 hectares de terrains de lande ensemencés de 1898 à 1900, avec réassainissement et aménagement de pare-feu. »
(…)
« C’est en 1844 que BOISSIERE dut entreprendre ses expériences de mise en culture de pin de la lande.
Les 1.700 hectares de landes sont traversés d’un bout à l’autre par un très vieux fossé d’assainissement (…). Plusieurs expériences, dont la trace se lit sur le terrain, ont été successivement faites par Ernest BOISSIERE, polytechnicien, donc ancien de CROUZET et de CHAMBRELENT, qui ont certainement connu, celui-ci sans en parler, celui-là en le citant, ses travaux. »
[4]
(…)
Roger SARGOS détaille une parcelle rectangulaire de 200 x 300 m, près de la route de Marcheprime au Temple (actuelle Route Départementale 5), proche de la maison de garde forestier dite des Platanes et qu’il visite en mai 1944, et constate que BOISSIERE a utilisé un système de creusement de fossés de 2 mètres de large, distants de 12 mètres, et dont les terres étaient régalées dans les intervalles. Ce système de plate-bande est connu sous l’appellation « planches d’IVOY » qui les expérimenta en son Parc de Geneste au Pian-Médoc, et citées pour la première fois par l’Ingénieur CROUZET dans une note de 1860.


Jules CHAMBRELENT

Fort de ces constatations et vérifications, SARGOS affirme : « Ainsi, BOISSIERE, parti des planches d’IVOY, après avoir expérimenté des plates-bandes de 12 mètres, aurait abouti au procédé classique landais d’assainissement vulgarisé par CROUZET, en passant par le système CHAMBRELENT, dont il a réduit de plus en plus le nombre de fossés, jugés trop onéreux et inutiles lorsqu’ils sont trop rapprochés, comme le préconisait CHAMBRELENT.
Les expériences de l’ancien officier du génie, inspirées sans doute au début de ses marais salants, transformés en réservoirs à poissons, méritaient bien que l’on s’y arrête quelques instants. »


En 1857, avant la promulgation de la loi du 19 juin de la même année relative à l'assainissement et à la mise en culture des landes de Gascogne, Napoléon III achète un vaste territoire de landes incultes au fin fond des Landes afin de "personnellement donner l'exemple et prouver les possibilités de réussite de l'opération". Il l'appellera Solférino, et avec le Domaine d'Orx acheté l'année suivante, il les fit gérer par un très pompeux "Ministère de la Maison de l'Empereur - Division des Etablissements Agricoles de la Couronne"...



Entre temps, au lendemain du coup d'Etat du 2 décembre 1851, Ernest VALETON DE BOISSIERE s'expatriait en Louisiane avec treize ans d'avance sur la fameuse loi d'assainissement des landes de Gascogne. Il faut reconnaître que les landes de Certes bénéficiaient d'un avantage par l'écoulement des eaux vers le Bassin d'Arcachon... autant fallait-il imaginer le système de drainage par le quadrillage de crastes.

Henri CROUZET

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[1] SARGOS, Roger (1949) – Contribution à l’histoire du boisement des Landes de Gascogne. Imprimerie Delmas, Bordeaux. 836 pp.
[2] Les fiches matricules consultées à l’Ecole Polytechnique montrent que les trois personnages n’ont pu fréquenter l’X en même temps. Chronologiquement, les scolarités sont les suivantes :
- 1828-1830 : Daniel Ernest VALETON DE BOISSIERE
- 1834-1836 : François Jules Hilaire CHAMBRELENT
- 1837-1839 : Jean Baptiste Henri CROUZET
Cependant, d’après le texte de R. SARGOS, CROUZET connaissait l’existence des expériences de BOISSIERE ; côté CHAMBRELENT cela reste effectivement à prouver.
[3] SARGOS ayant visité la parcelle des Platanes en 1944, on peut supposer que CHAUMETTE était régisseur du Domaine de Certes depuis 1908.
[4] Un genre de "pique" de SARGOS que l'on retrouve en leitmotiv dans son ouvrage.

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